Benjamin Button, un conte fantastique qui traverse le temps

Publié le par Summer Ice

La sortie du film de David Fincher permet de découvrir ou de redécouvrir la nouvelle de Francis Scott Fitzgerald qui a inspiré l’adaptation cinématographique de la curieuse vie de Benjamin Button. En 1921, Fitzgerald retourne l’éternelle peur du vieillissement en imaginant l’Etrange Histoire de Benjamin Button, un homme né vieux qui rajeunit au cours de sa vie !


Lorsqu’il naît en 1860 à Baltimore, le fils du commerçant Roger Button a l’apparence d’un vieillard de soixante-dix ans portant une barbe hirsute et des cheveux blancs. Horrifiés, ses parents finissent par accepter la condition de leur fils, et le poussent à pratiquer les mêmes activités que les autres garçons « de son âge ». Les capacités intellectuelles de Benjamin sont néanmoins très supérieures à celle d’un enfant commun, et ses lectures encyclopédiques lui permettent de réussir l’examen d’entrée de l’université Yale. Il sera toutefois refusé compte tenu de son apparence physique de cinquantenaire.
Plus tard, Benjamin rencontrera Hildegarde Moncrief, une jeune femme dont il tombe éperdument amoureux malgré leur différence d’âge. Pourtant, alors que leurs courbes d’âge se croisent, leurs aspirations différentes les éloignent : en pleine possession de ses moyens physiques, Benjamin s’engage dans la Guerre hispano-américaine et mène une vie plus active que sa femme recluse. Après s’être enrichi dans les affaires et avoir légué son entreprise à son fils Roscoe, Benjamin, qui semble désormais avoir une vingtaine d’années, intègre Harvard. Ses performances déclinent irrémédiablement à mesure qu’il devient adolescent, et il est contraint d'arrêter ses études. Atteignant la condition d’un petit enfant dépendant de sa nourrice, Benjamin perd progressivement la mémoire et la conscience de sa propre personne. « Puis tout devint noir. »

Voici l’extrait de la nouvelle où Benjamin prend conscience pour la première fois de son incroyable rajeunissement :

     « Il (Benjamin) n’était pas le dernier à être étonné de l’âge, apparemment avancé, de corps et d’esprit, qu’il avait à la naissance. Il consulta les revues médicales mais n’y trouva aucun exemple d’un cas similaire. Sur les instances de son père, il fit de louables efforts pour jouer avec les garçons de son âge dont il partageait souvent les jeux à condition que ceux-ci ne soient pas aussi brutaux que le football où il risquait de se rompre les os qui, vu leur état d’usure, ne se ressouderaient plus. (…)
     Quand il atteignit l’âge de douze ans, ses parents s’étaient habitués à lui. En effet, la force de l’habitude est si grande qu’ils ne le trouvaient plus différent des autres à présent – excepté quand quelque étrange anomalie le leur rappelait. Un jour, peu après son douzième anniversaire, en se regardant dans la glace, Benjamin fit, ou du moins crut faire, une étonnante découverte. N’était-ce qu’une impression ou ses cheveux, dont on devinait la racine sous la teinture, étaient-ils vraiment, en douze ans, passés du blanc au gris ? Les rides de son visage n’étaient-elles pas moins prononcées ? N’avait-il pas la peau plus ferme et plus belle et même pris quelques couleurs ? Difficile à dire.
     Il savait qu’il se tenait plus droit et que sa condition physique s’était améliorée depuis sa naissance.
     - Est-ce possible ?… se dit-il, ou plutôt osait-il à peine se dire. »

L’âge obsède les hommes depuis qu’ils ont conscience de leur propre vieillissement et de la mort qui achève inévitablement le cycle de leur vie. F. Scott Fitzgerald, comme beaucoup d’autres, estimait fort regrettable que le sommet des capacités physiques de l’homme ne coïncide pas avec l’apogée de sa compréhension intellectuelle du monde. Le cas de Benjamin Button est une réponse fantastique à cette vérité irréfutable : quelle serait la vie d’un homme s’il naissait vieux, « vieillissait jeune » et mourrait enfant ?
Le concept à l’origine de cette nouvelle, quoique absurde de prime abord, est finalement très original et propice à la réflexion. Les étapes de nos vies respectives sont finalement très fortement déterminées par l’époque dans laquelle nous évoluons. Nos aspirations sentimentales, politiques ou morales varient selon notre âge et il semble illusoire, à moins de vivre à rebours de la société qui nous entoure, de lutter contre ce cycle naturel.
L’auteur ne résout cependant pas entièrement le problème du vieillissement, car Benjamin perd progressivement ses connaissances et ses capacités mentales lorsqu’il atteint la santé physique d'un jeune homme. Il est par conséquent paradoxal que la problématique ne soit qu’inversée, et non pas dépassée par la combinaison du rajeunissement physique et de l’acquisition de la sagesse. La fin de vie de Benjamin Button est une forme de réponse de F. Scott Fitzgerald : son personnage vit à l’envers, mais n’échappe pas au temps et à sa finitude. C’est pourtant ce choix narratif qui donne de la profondeur et une forme de réalisme à cette belle nouvelle.


L’Etrange Histoire de Benjamin Button, jusqu’alors trop peu reconnue, est une pierre angulaire de la littérature fantastique. La nouvelle de F. Scott Fitzgerald, en nous faisant réfléchir aux « sens » de la vie, à la fois en termes de direction et de but, est une clé importante du traitement philosophique et fantastique de la thématique du temps, de son écoulement et de ses répercussions sur la vie humaine.
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Publié dans Livres

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