La Route : le livre de l'année 2008 ?
Ayant eu trop peu de temps à consacrer à la lecture de science-fiction et de fantasy cette année, je me suis concentré sur ce que beaucoup considèrent comme le roman essentiel de cette année : La route, de Cormac McCarthy, succès commercial et critique. Même s'il ne rentre pas des les catégories usuelles du genre des littératures de l'imaginaire, La route a toute sa place sur ce blog en tant que livre d'anticipation. Mérite-il également son titre de meilleur livre de l'année ?

Cormac McCarthy a accumulé les succès au cours de ces dernières années : No Country For Old Men a été adapté par les Frères Coen et primé aux Oscars en 2008, The Road a reçu le Prix Pulitzer en 2007. Son oeuvre est appréciée et il est considéré comme l'un des plus grands auteurs de langue anglaise en activité. A juste titre. Avec La route, il cherche l'essence même des choses, les racines de l'humanité. C'est donc dans un style très dépouillé qu'il écrit l'histoire de "l'homme" et de "l'enfant", deux rescapés errants. Le monde a été dévasté. L'auteur ne nous en dit pas beaucoup plus sur les raisons qui ont conduit la Terre à cet univers post-apocalyptique. Il n'y a plus de civilisation, plus de villes, plus de marchés, plus de société. Il n'y a que la survie, l'instinct, la peur. L'homme et l'enfant forme un duo père-fils existentiel. L'homme n'a qu'un but : atteindre le Sud, pour y trouver la chaleur, la vie ? L'enfant n'a qu'une crainte : être séparé de ce protecteur, et rester seul, perdu au milieu de nulle part. Une seule chose guide leurs pas : la route, répertoriée sur la carte et seul chemin viable. Il leur faut toutefois rester sur leurs gardes, car d'autres hommes, quasiment revenus à l'état sauvage, traquent les gens de passage. Ce duo unique est le dernier rempart contre la barbarie, la dernière part d'humanité qui persiste en eux. La route est le récit de ce périple initiatique.
Le style se révèle aussi minimaliste que l'intrigue. McCarthy ne cherche pas à expliquer, juste à décrire. De l'état du monde, de son histoire passée et des causes de son contexte actuel, nous ne saurons que des bribes lorsque l'homme accepte de répondre à certaines questions de l'enfant. En revanche, les pages de détails s'enchaînent au sujet des conditions de survie du duo et des rares âmes qu'ils croisent sur la route. J'ai par conséquent trouvé qu'il était très dur de rentrer dans le roman. Plusieurs dizaines de pages sont nécessaires pour accepter cette écriture primaire. Il faut un certain temps pour intérioriser le voyage de l'homme et de l'enfant. La deuxième moitié du roman s'enchaîne beaucoup mieux. Malgré tout, je reste un peu sceptique sur le style. Le sens profond du texte peut justifier cette écriture dure. Malheureusement, il arrive souvent de se retrouver perdu par ces petits paragraphes de description que l'on parcourt sans vraiment les comprendre. J'ai été à plusieurs reprises dans la situation de revenir deux pages en arrière pour comprendre quels éléments ont conduit les personnages jusqu'à l'endroit où ils sont. Voici un extrait, tiré de la première partie (p.89-90) pour illustrer mon argument :
Il leur fallut pas mal de temps pour trouver le caddie. Il le sortit de la congère et le redressa et dégagea le sac à dos et le secoua et l'ouvrit et y fourra une des couvertures. Il mit le sac et les autres couvertures et les vestons dans le panier du caddie et souleva le petit et l'assit par-dessus pour défaire ses lacets et lui enlever ses chaussures. Il sortit son couteau et entreprit de découper un des vestons et d'enlever les pieds du petit. Il se servit du veston tout entier puis il découpa de grands carrés de plastique dans la bâche et en les tenant par-dessous il les enroula autour des pieds du petit puis les noua à ses chevilles avec la doublure des manches du veston. Il fit un pas en arrière. Le petit baissait les yeux. A toi maintenant, Papa dit-il. Il enveloppa le petit dans un des vestons puis il s'assit sur la bâche dans la neige et à son tour se banda les pieds. Il se releva et se réchauffa les mains dans sa parka puis il rangea leurs chaussures dans le sac à dos avec les jumelles et le camion du petit. Il secoua la bâche et la plie et l'attacha en haut du sac avec les autres couvertures et hissa le sac sur son épaule et jeta encore un coup d'oeil dans le panier mais il en avait terminé. Allons-y, dit-il. Le petit se retourna et regarda une dernière fois le caddie et suivit en direction de la route.
C'était encore plus dur qu'il ne l'aurait imaginé. Au bout d'une heure, ils avaient peut-être parcouru un peu plus d'un kilomètre. Il fit halte et se retourna vers le petit. Il s'était arrêté et attendait.
Tu crois qu'on va mourir, c'est ça ?
J'sais pas.
On ne va pas mourir.
D'accord.
Mais tu ne me crois pas.
J'sais pas.
Pourquoi tu crois qu'on va mourir ?
J'sais pas.
Arrête de dire j'sais pas.
D'accord.
Pourquoi tu crois qu'on va mourir ?
On n'a rien à manger.
On va trouver quelque chose.
D'accord.
Combien de temps tu crois qu'on peut tenir sans manger ?
J'sais pas.
Mais combien de temps à ton avis ?
Peut-être quelques jours.
Et qu'est-ce qui arrive après ? On tombe mort d'un seul coup ?
Oui.
Eh bien non. Ca prend longtemps. On a de l'eau. C'est le plus important. On ne tient pas très longtemps sans eau.
D'accord.
Mais tu ne me crois pas.
J'sais pas.
Il ne le quittait pas des yeux. Debout dans la neige les mains dans les poches du veston rayé trop grand pour lui.
Tu crois que je te mens ?
Non.
Mais tu crois que je pourrais te mentir quand tu me demandes si on va mourir.
Oui.
D'accord. Je pourrais. Mais on ne va pas mourir.
D'accord.
Le style se révèle aussi minimaliste que l'intrigue. McCarthy ne cherche pas à expliquer, juste à décrire. De l'état du monde, de son histoire passée et des causes de son contexte actuel, nous ne saurons que des bribes lorsque l'homme accepte de répondre à certaines questions de l'enfant. En revanche, les pages de détails s'enchaînent au sujet des conditions de survie du duo et des rares âmes qu'ils croisent sur la route. J'ai par conséquent trouvé qu'il était très dur de rentrer dans le roman. Plusieurs dizaines de pages sont nécessaires pour accepter cette écriture primaire. Il faut un certain temps pour intérioriser le voyage de l'homme et de l'enfant. La deuxième moitié du roman s'enchaîne beaucoup mieux. Malgré tout, je reste un peu sceptique sur le style. Le sens profond du texte peut justifier cette écriture dure. Malheureusement, il arrive souvent de se retrouver perdu par ces petits paragraphes de description que l'on parcourt sans vraiment les comprendre. J'ai été à plusieurs reprises dans la situation de revenir deux pages en arrière pour comprendre quels éléments ont conduit les personnages jusqu'à l'endroit où ils sont. Voici un extrait, tiré de la première partie (p.89-90) pour illustrer mon argument :
Il leur fallut pas mal de temps pour trouver le caddie. Il le sortit de la congère et le redressa et dégagea le sac à dos et le secoua et l'ouvrit et y fourra une des couvertures. Il mit le sac et les autres couvertures et les vestons dans le panier du caddie et souleva le petit et l'assit par-dessus pour défaire ses lacets et lui enlever ses chaussures. Il sortit son couteau et entreprit de découper un des vestons et d'enlever les pieds du petit. Il se servit du veston tout entier puis il découpa de grands carrés de plastique dans la bâche et en les tenant par-dessous il les enroula autour des pieds du petit puis les noua à ses chevilles avec la doublure des manches du veston. Il fit un pas en arrière. Le petit baissait les yeux. A toi maintenant, Papa dit-il. Il enveloppa le petit dans un des vestons puis il s'assit sur la bâche dans la neige et à son tour se banda les pieds. Il se releva et se réchauffa les mains dans sa parka puis il rangea leurs chaussures dans le sac à dos avec les jumelles et le camion du petit. Il secoua la bâche et la plie et l'attacha en haut du sac avec les autres couvertures et hissa le sac sur son épaule et jeta encore un coup d'oeil dans le panier mais il en avait terminé. Allons-y, dit-il. Le petit se retourna et regarda une dernière fois le caddie et suivit en direction de la route.
C'était encore plus dur qu'il ne l'aurait imaginé. Au bout d'une heure, ils avaient peut-être parcouru un peu plus d'un kilomètre. Il fit halte et se retourna vers le petit. Il s'était arrêté et attendait.
Tu crois qu'on va mourir, c'est ça ?
J'sais pas.
On ne va pas mourir.
D'accord.
Mais tu ne me crois pas.
J'sais pas.
Pourquoi tu crois qu'on va mourir ?
J'sais pas.
Arrête de dire j'sais pas.
D'accord.
Pourquoi tu crois qu'on va mourir ?
On n'a rien à manger.
On va trouver quelque chose.
D'accord.
Combien de temps tu crois qu'on peut tenir sans manger ?
J'sais pas.
Mais combien de temps à ton avis ?
Peut-être quelques jours.
Et qu'est-ce qui arrive après ? On tombe mort d'un seul coup ?
Oui.
Eh bien non. Ca prend longtemps. On a de l'eau. C'est le plus important. On ne tient pas très longtemps sans eau.
D'accord.
Mais tu ne me crois pas.
J'sais pas.
Il ne le quittait pas des yeux. Debout dans la neige les mains dans les poches du veston rayé trop grand pour lui.
Tu crois que je te mens ?
Non.
Mais tu crois que je pourrais te mentir quand tu me demandes si on va mourir.
Oui.
D'accord. Je pourrais. Mais on ne va pas mourir.
D'accord.
Voilà typiquement deux exemples d'un passage de récit et d'un dialogue. Dans les deux cas, les règles élémentaires de ponctuation et de grammaires sont transgressées. Cela participe de l'atmosphère générale du livre : il n'y a plus de règles puisqu'il n'y a plus de société pour les imposer. Seulement, le lecteur reste un peu déboussolé. Les longues énumérations avec "... et... et... et..." sont particulièrement perturbantes dans le récit. Les descriptions n'ont pas de sens précis, elles participent juste au long combat de l'homme et de l'enfant pour atteindre le Sud. Quant aux dialogues assez nombreux, ils sont tout aussi déphasants, avec les nombreuses répétitions de "D'accord", sans doute des transcriptions directes du "Ok" anglais. Le traducteur François Hirsch dit avoir travaillé avec McCarthy pour que la version française corresponde autant que faire se peut à l'oeuvre originale. Certains passeront outre le style. Personnellement, j'ai eu des difficultés.
La route va être adaptée à l'écran en 2009, avec Viggo Mortensen.
Evaluer La route de Cormac McCarthy n'est vraiment pas une chose aisée. Il y a dans un premier temps une adaptation au style dépouillé à l'extrême plus ou moins difficile selon les lecteurs. Ensuite, on est pris dans l'aventure et on souhaite voir le bout de la quête (et la fin réserve des surprises). Enfin, on repense au récit, à son sens, sa raison d'être ; le jugement sévère sur la forme tend à s'atténuer car le fond nous marque, à l'image des grandes oeuvres littéraires.
Publicité