Who watches the Watchmen ?

Publié le par Summer Ice

En rachetant une franchise de héros à Charlton Comics et en donnant carte blanche à Alan Moore pour recréer une série à partir de ces personnages, DC Comics ne s’attendait probablement pas à publier une œuvre unique, acclamée par la critique et les lecteurs, et qui reste une référence absolue.


« Quis custodiet ipsos custodes ? » (Qui garde les gardiens ?). Cette question, extraite des Satires de l’auteur romain Juvénal, sert de toile de fond au scénario de Watchmen. La qualité principale de Watchmen réside en effet dans sa construction narrative digne des plus grands romans littéraires. Au départ, le récit surprend le lecteur qui pense avoir acheté un comic-book, puis il l’intrigue car l’aventure ne contient pas les super héros qu’il s’attend à voir, et enfin il le subjugue grâce à un final qui reste gravé dans sa mémoire. Fruit de la vision magistrale d’Alan Moore, à qui nous devons également From Hell ou V for Vendetta, et porté par le dessin de Dave Gibbons, Watchmen repose une histoire de génie. L’édition Absolute de Panini Comics met parfaitement en valeur Watchmen avec un long making of en annexe pour approfondir l’expérience !

Le récit de Watchmen débute en 1985. Le Comédien est mort.

Watchmen
se déroule dans une alternative uchronique de notre monde. Les Américains ont gagné la Guerre du Vietnam grâce à la participation décisive de Dr. Manhattan, Nixon a été réélu une quatrième fois, et le monde bipolaire est au bord de l’affrontement nucléaire. La menace représentée par Dr. Manhattan, le seul personnage réellement doté de super pouvoirs depuis qu’il a survécu à une expérience de transformation de particules atomiques, rend les Soviétiques fébriles et les Etats-Unis sont déjà prêts à riposter. « La fin du monde est proche ».
Edward Blake alias le Comédien est mort, défenestré depuis son appartement en haut d’un immeuble new-yorkais. Rorschach ne croit pas à la thèse de l’accident ou du suicide. Il en a l’intuition : on a tué le Comédien. Il faut prévenir les autres, quelqu’un en veut aux Watchmen. Dan Dreisberg, le Hibou, a du mal à le croire. Qui pourrait chercher à éliminer les anciens justiciers, qui ont rangé leur costume depuis que la loi Keene de 1977 les a contraints à tomber le masque et à rejoindre la vie civile ?

Un règlement de compte personnel est toutefois une hypothèse plausible : le Comédien avait des ennemis. Impulsif et raciste, Blake a pris goût aux missions militaires à risque et aux comportements violents. Pourtant, Rorschach le respectait : lui aussi défendait ses convictions jusqu’au bout, sans faire aucun compromis. Par bien des aspects Rorschach est intégriste et fou. Une rage sans bornes pour la société moderne et ses dérives, du socialisme à la pornographie, anime sa vengeance et le hante à l’image des fluides d'encre noire qui tâchent son énigmatique costume blanc en fonction de ses émotions.
Dreisberg n’est pas vraiment nostalgique du temps où il parcourait les rues toutes les nuits pour répandre la justice. Il est un peu névrose, à l'image de tous ces héros qui ont des faiblesses psychologiques marquées. Le temps des héros est révolu, et l’ancien hibou est le symbole de cette déchéance des justiciers, dans un monde où ils semblent ne plus avoir leur place. Au bon vieux temps, il y avait tout d’abord les Minutemen, dans les années 1940. La mode était aux aventuriers masqués, guidés par le premier Hibou, Hollis Mason. Parmi eux, on comptait la ravissante Sally Jupiter alias le Spectre Soyeux, l’imposant Frère nocturne, le malheureux Dollar Bill, l’Homme-Insecte, Captain Metropolis, la mystérieuse Silhouette et déjà à l’époque, le Comédien.

Les Watchmen au complet : Ozymandias, le Second Spectre Soyeux,
Doctor Manhattan, le Comédien, le Hibou et Rorschach.

Puis vint la relève dans les années 1960 avec le passage de témoin de Hollis Mason à un nouveau Hibou, plus jeune. Sally persuada sa fille Laurie de lui succéder. Cette dernière tomba amoureuse de Jon Osterman, le Dr. Manhattan. En plus de Rorschach et du Comédien, les Watchmen comptaient dans leurs rangs l’homme le plus intelligent du monde, l’athlétique philanthrope Adrian Veidt surnommé Ozymandias. Les funérailles du Comédien sont l’occasion pour les survivants de la bande de se retrouver, après que leur impopularité et la loi Keene les ont séparées à la fin des années 1970. 
Accusé par des journalistes d’avoir causé la mort prématurée par cancer de tous ses proches, Dr. Manhattan quitte définitivement la Terre pour trouver la quiétude sur Mars. L’arme fatale des Etats-Unis a disparu, l’URSS redevient une menace immédiate qui pousse Nixon à envisager de déclencher une attaque nucléaire préventive. Dans le même temps, Adrian Veidt est victime d’une tentative d’assassinat à son tour. Le monde est au bord du gouffre, mais Rorschach est convaincu que les attaques successives contre le Comédien, Dr. Manhattan  et Adrian Veidt sont la preuve que seuls les Watchmen restants peuvent dénouer les fils de cette intrigue dévastatrice.

Raconter plus en détail l’histoire serait criminel pour ceux qui n’ont pas encore lu le livre ou vu le film. Cette galerie de personnages qui semble complexe au premier abord se révèle au contraire la source d’une étude fouillée des caractères de chacun et un miroir des comportements humains d’une profondeur rare dans un récit de ce genre. La narration utilise de nombreux flashbacks pour nous expliquer progressivement les origines et les interactions des six principaux protagonistes. Le lecteur sent la tension dramatique grimper d’un cran à chaque page, et pourtant il attendra les derniers chapitres pour comprendre le fin mot de cette histoire construite à partir de son dénouement. Sous le choc de voir un scénario qui va jusqu’au bout de sa logique là où tant d’autres auteurs choisissent la facilité, le lecteur est fasciné.

Le temps des super héros est révolu : la population prend pour cible le Hibou et le Comédien.

Le monde de Watchmen est beaucoup plus mature que celui des autres comics. Il peut surprendre car il n’est pas manichéen : il n’y a pas de bons ou de mauvais, et les Watchmen eux-mêmes représentent tout le spectre politique et philosophique. Il est intéressant de voir qu’en nous mettant tour à tour dans la peau de chacun des personnages, l’auteur nous fait comprendre les motivations de chacun. Le monde est divisé et c’est pourtant en retrouvant des valeurs collectives qu’il peut s’en sortir. En cela, le scénario d’Alan Moore est porteur d’un véritable message. C’est en nous faisant réfléchir sur nous-mêmes que les œuvres de l’imaginaire sont les plus puissantes, et de ce point de vue, Watchmen est un chef d’œuvre narratif.
La présence, au cœur de l’intrigue, d’une histoire de piraterie lu par un personnage secondaire, « Tales of the Black Freighter », a été vue par beaucoup comme un coup de génie d’Alan Moore, qui montre ainsi ce que serait l’évolution des comics dans un monde où les super héros existent au quotidien. Je suis plus circonspect à ce sujet, car cette deuxième histoire, même si elle habilement raccordée à des événements de l’intrigue principale, rend cet enchevêtrement de destins encore plus dense et compliqué à comprendre.

On ne peut toutefois pas parler d’une bande-dessinée sans évoquer l’aspect visuel. Le travail de Dave Gibbons au dessin et de John Higgins à la couleur est impressionnant de régularité. L’ambiance eighties est très présente dans les décors. Ce qui impressionne surtout, c’est le cadrage, excellent et dynamique. Les personnages sont assez charismatiques. On peut trouver certains costumes un peu kitsch, notamment ceux des Minutemen, présents dans les flashbacks. Le trait est sobre et sage, parfois trop. Les pages sont presque toutes divisées en neuf cases de taille identique. On regrette que le graphisme ne soit pas plus démesuré dans les actions ou les lieux de l’intrigue, mais c’est aussi ce qui donne à Watchmen sa réalité.

Parallèle entre les couvertures du premier et du dernier chapitre. « The End is nigh. »

Watchmen est le « roman graphique » qui a révolutionné le genre. Sur bien des points, il reste une référence plus de vingt ans après sa sortie. L’histoire est d’une grande profondeur et assouvit certains fantasmes scénaristiques du lecteur. Personne ne prendra plus la bande-dessinée fantastique à la légère après cette puissante réflexion sur le cours du monde et le sens de la vie.
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Publié dans BD - Comics & Mangas

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